Et voilà. Ça ne pouvait pas durer, on ne pouvait pas continuer à s'amuser. Il a fallu qu'une escouade des stupéfiants et de la moralité – un nom qui paraît sorti tout droit de l'imagination de l'ayatollah Khomeyni – s'en mêle. Et oui chers lecteurs, ils ont osé le faire: ils ont fait fermer Thérèse.
Outre le fait qu'il apparaît contradictoire de se déclarer défenseur de la moralité et de s'attaquer aux personnes âgées sans défense, on peut se demander pourquoi la police a décidé en ce jour maudit du 17 mars de régler le compte d'un bar clandestin qui existait depuis plus longtemps que l'âge moyen de ses clients. Parce que franchement, de vous à moi, qui ça dérange qu'une octogénaire vende de la bière chez elle à quelques assoiffés à la recherche d'un des rares endroits où le last call n'a pas été fait? Est-il préférable qu'ils errent dans les rues?
Je dois l'avouer: j'y suis allé pas mal de fois, chez Mme Thérèse. Parce que quand vient 3h du matin et qu'on a encore soif, on n'a plus que là où aller. La déshydratation, vous le savez autant que moi, c'est quelque chose de terrible. On ne peut pas aller se coucher comme ça, quand même.
Chez Thérèse, c'était un endroit fantastique, où tous les codes étaient renversés, piétinés. Un défi à la sociologie. Jugez donc: une foule hétéroclite allant du jeune étudiant au retraité du quartier, en passant par le punk qui n'a pas sommeil, la serveuse qui vient de finir son chiffre et l'habituel fonctionnaire éméché sortant du Cartier de Lune. Et tout ce beau monde buvait de la bière et jasait de tout et de rien. Le seul endroit en ville où un BS débattait avec un cadre supérieur.
Quand on rentrait, une madame sans âge en robe de chambre venait vous voir et vous lançait de sa voix rauque la sempiternelle question: « une Black ou une Bud? ». Black, répondais-je systématiquement, soucieux de soutenir la production nationale. Aux premières gorgées, je savais que le lendemain, j'allais regretter de m'être rendu jusque là. La madame en question (Thérèse, vous l'aurez deviné), elle, ne buvait pas. Par contre, qu'est-ce qu'elle fumait... Cinq paquets par jour, disait la rumeur...
Ce qui est certain, c'est que malgré son âge et ses rhumatismes, elle ne s'en laissait pas conter. Malheur à l'ivrogne qui osait hausser la voix, faire preuve d'un peu trop de virilité, ou de trop peu de respect envers les quelques filles présentes: il allait tester la colère de la maîtresse de soirée. Madame Thérèse, c'est un peu comme la grand-mère qui donne un coup de parapluie à Joe Dalton qui veut passer devant elle pour faire un hold-up à la banque. Les plus grands voyous filaient doux face à elle.
Et elle aimait ça. À l'heure où nos aînés agonisent seuls, abandonnés, dans de gigantesques mouroirs joliment baptisés « centres d'accueil », Thérèse préférait vivre entourée de fêtards. On lui donnera difficilement tort. Mais la police de la rectitude civique a décidé que cela ne pouvait pas continuer. Désolé, Mme Thérèse, j'espère que vous ne vous ennuierez pas trop.
Un de mes plus beaux souvenirs chez Mme Thérèse, c'est la fois où elle s'est levée de sa place, toujours la même, à la table, proche du frigidaire rempli de Black et de Bud, s'est installée au piano, et a commencé à jouer. Le silence se fit, et l'on voyait dans les regards nostalgiques des habitués que surgissait là une scène d'une autre époque. « Ça faisait longtemps que ça n'était pas arrivé », me soufflait, la larme à l'œil, la dame assise à mes côtés. Et oui, il y avait de l'amour, dans ce demi-sous-sol.
Mais si Thérèse était célèbre parmi la faune de la ville de Québec, elle l'a été encore plus dans ses jeunes années: elle fut l'heureuse propriétaire de la Grande Hermine, un bordel de luxe sis sur la rue Cartier pendant une trentaine d'années. Une trentaine d'années durant laquelle nos politiciens et nos hauts fonctionnaires sont allés se faire du fun, parfois au-delà de la légalité et de la moralité. Mais une trentaine d'années durant laquelle ils n'ont jamais été inquiétés par la police.
Une autre rumeur (il y en a décidément beaucoup!) dit que Mme Thérèse en savait beaucoup sur les mœurs de ces gens-là, voire même qu'elle aurait pris des notes... Alors, je vous en conjure, Mme Thérèse: vengez-vous, et rendez publiques ces observations! Créez le site ThérèseLeaks.com!
Et puis rouvrez, aussi. Il va bien vous falloir vendre quelques Black pour la payer, cette maudite amende...
En tout cas, je vous le promets: quand je serai maire de Québec, je débaptiserai l'autoroute Duplessis et la renommerai Madame-Thérèse. Marre de la morale.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire