lundi 19 septembre 2011

Rétrospective été 2011

Par Clément Clerc

Une fois n’est pas coutume, l’été aura été chargé en actualités.  Des chambres d’hôtel de New-York à celles de la famille Kadhafi, DSK, Cameron, Turcotte, Breivik, Obama, Jack, Irène et les autres auront animé une saison estivale riche en évènements. Observations en vrac, découvertes, critiques, liens directs ou non, conclusions hâtives, cynisme, bref en voici un bilan incomplet et subjectif…

LA TRADITIONNELLE CRISE ÉCONOMIQUE
D’abord, l’été 2011 aura fini de creuser le fossé qui sépare les écono-fanatiques du commun des mortels. Comme c’est devenu une habitude récurrente ces dernières années, les bourses mondiales sont passées très proche d’un nouveau krach. Et pendant que certains peuples arabes poursuivaient leur printemps de révolte sous les balles, ici, nos amis libertariens continuaient de nous polluer les oreilles avec leur soif de liberté économique et individuelle, ignorant au passage que c’est à cause d’anarcho-capitalistes comme eux que les places boursières foutent le camp de façon chronique.
D’ailleurs, on sait désormais que le pouvoir d’emprunter d’un pays se résume à une vulgaire note symbolisée par 2 ou 3 lettres insignifiantes. Celle-ci est déterminée par quelques millionnaires assis confortablement dans un bureau vitré d’une agence de notation luxueuse de Manhattan. Et pourtant, sans jamais – ou presque – remettre en question l’intégrité et l’indépendance de ce genre d’institution obscure, toute la machine journalistique, politique, économique, emboîte le pas et tire la sonnette d’alarme : « on s’en va dans le mur ». Décidément les médias n’ont jamais été autant ancrés dans leur médiocrité. Peu importe… C’est le moment d’aller dépenser aux États-Unis, on est rendu plus riche qu’eux. Pas de stress, c’est les vacances. Tant qu’à profiter du malheur des autres, peut-être que 2012 verra arriver les forfaits tout inclus pour Old Orchard et Cap Code.
Quelle valeur peut bien encore avoir l’argent quand on peut augmenter la dette d’un pays en un claquement de doigts, quand on peut injecter des liquidités n’importe quand dans l’économie pour lui redonner un petit coup de fouet, quand la spéculation ne sert plus que les spéculateurs, et quand au final tout le monde est endetté auprès de tout le monde? Quel sens peut bien encore avoir le mot dette? Pendant ce temps, les bourses n’ont jamais été aussi vivantes : elles respirent, ont peur, hésitent, sont parfois dans l’expectative, parfois rassurées, parfois pessimistes, et ont même des sursauts. Ne leur manque plus qu’à avoir un peu de moralité.
Faut-il être aveugle pour ne pas se rendre compte que le modèle capitaliste occidental tel qu’on le connaît est décadent? L’agriculture ne sert plus à se nourrir mais à faire de l’argent. Le coût des denrées alimentaires est devenu tout simplement ridicule, les grandes surfaces ayant un contrôle quasi-total sur le marché. Même chose pour le bâti. Les prix des maisons augmentent sans cesse parce que désormais on achète des maisons en pensant déjà à la plus-value qu’on fera à la revente. Pendant ce temps, les banques ne cessent d’augmenter leurs profits. Et alors que nos oncles Picsou s’arrachent les cheveux pour sauver leurs derniers deniers, la Chine réussit l’impossible : inventer la société capitaliste parfaite où la liberté économique prime sur les libertés collectives et individuelles dans la mesure où elle permet la croissance du pays. La Chine n’est plus un État, c’est la plus grosse multinationale du monde. La valeur d’un produit ne se juge plus à sa marque mais à son pays de fabrication. Le peuple tibétain a quasiment disparu, les opposants au régime prennent des congés obligatoires définitifs, Google et Microsoft sont complices de la censure gouvernementale, alors même que nos enfants portent des habits fabriqués au fin fond de la province du Jiangsu par des gamins de leur âge. Pas de stress, c’est les vacances.
OÙ LES GENS MEURENT DE FAIM
Pendant que tous se stressent pour leurs milliards artificiels, on estime qu’avec moins de 500 millions de dollars, on pourrait probablement sauver une bonne partie des gens qui meurent de faim dans la corne de l’Afrique. À Mogadiscio, des centaines de tonnes de riz sont restées entassées pendant des semaines dans des hangars en attendant l’autorisation officielle des Nations Unies de les distribuer. Il faut les comprendre, leurs bureaucrates ont été accaparés tout l’été par des questions épineuses : oui ou non, est-il rentable de bombarder la Syrie ? Dans la mesure où la Lybie permet déjà de tester les nouveaux armements européens et américains et que les Syriens ne semblent pas offrir beaucoup de garanties financières à leur révolution, pourquoi s’engager là-bas ? « Le peuple finira bien par se calmer à force de se faire tirer dessus… Non mais… Et puis la famille Kadhafi, ce sont de vrais méchants eux autres, de père en fils en plus ».
Toutefois pas de stress, c’est les vacances. Le commun des mortels, celui qui s’évertue à gagner l’argent dont il a besoin pour aller travailler, peut toujours enrayer la famine en Somalie en faisant des dons à toutes sortes d’organismes à but plus ou moins lucratif. Le web est inondé de leurs annonces. Il n’y a pas de petit business. Au nom de la religion ou de l’argent, l’humanitaire est un marché en pleine expansion. Quelle sera la première ONG cotée en bourse?
LE COURAGE CONSERVATEUR
Au Canada au moins les politiciens ont définitivement compris le sens du terme « marketing politique ». Puisque botter le cul des dictateurs est à la mode depuis le printemps dernier, les amis conservateurs ont eu la bonne idée de partir à la chasse aux anciens criminels de guerre. Pas fou. On réveille le vieux fantasme de la chasse à l’homme et on donne l’illusion aux gens d’avoir une certaine éthique, doublée d’un sens du respect des lois tout à fait louable. Pendant ce temps là, Omar Kadr est condamné pour meurtre en temps de guerre alors qu’il était enfant-soldat. Pas de stress, pas de remords, c’est les vacances.
LE LYNCHÂGE ESTIVAL
Au Québec, Guy Turcotte a été reconnu non criminellement responsable de ses actes. Malgré le fait que le verdict ait été prononcé par un jury qui était probablement celui qui connaissait le mieux l’affaire, les pseudo-journalistes et chroniqueurs de tous azimuts, poussés par les émotions de l’opinion publique, ont décidé de s’en donner à cœur joie. Peu importe que la tâche des jurés ait déjà été difficile, peu importe les effets secondaires émotionnels qu’ils ont pu endurer, on a collectivement décidé de les enfoncer. Finalement la plus grosse sentence, aura été pour les pauvres membres de ce jury. Aujourd’hui, tous les ti’jos connaissants de la Province crient à l’injustice parce que le système judiciaire québécois est vraiment mal fait. « C’est pourtant simple comme affaire, ce chirurgien a tué froidement ses deux enfants, c’est un psychopathe, un danger public, qu’on l’enferme et pourquoi pas qu’on l’élimine ». Vengeance ! Pas de stress, pas de remords, c’est les vacances.
Et pourtant des histoires sordides du genre il s’en passe chaque année au Québec…et ailleurs. Un père de famille dépressif décide d’éliminer tous ses proches avant de s’en loger une dans la tête.  On plaint la situation et l’individu : « pauvre homme, il devait être rendu vraiment au bout ». Guy Turcotte, lui, a fait l’erreur de rater son suicide. Du coup il devient un criminel et n’a plus le droit à la compassion…c’est un monstre.
LE MODÈLE NORVÉGIEN
En Norvège maintenant, un psychopathe d’extrême-droite a décidé de mettre en application les théories islamophobes qui pourrissent nos sociétés occidentales depuis quelques années. Comme un symbole, nos deux chroniqueurs préférés en ont profité pour saisir la balle au vol. Eric Duhaime publiait une belle chronique condescendante presque simultanément aux évènements d’Oslo, intitulée : « Allah Cafétéria ». Renversant. Et le gourou des islamophobes québécois, l’immense Richard Martineau sorti de ses vacances pour nous expliquer à nous, pauvres idiots utiles, quelles sont les différences fondamentales entre Anders Behring Breivik, meurtrier blanc aux valeurs chrétiennes et de « vrais » terroristes qui ne peuvent être qu’islamistes. Édifiant.
Au passage l’été 2011 aura au moins permis à ces deux-là de se rejoindre au compte de la médiocrité. Ils sont devenus tellement populistes et démagogues qu’ils en sont rendus à se citer l’un-l’autre et à traiter les mêmes sujets presque simultanément. À croire qu’ils n’ont plus le choix du thème à aborder. Il faut que leurs papiers fassent réagir et augmentent le nombre de lecteurs. C’est du journalisme moderne, du journalisme efficace, bref du journalisme rentable. Mais pas de stress, c’est les vacances.
Plus sérieusement, le carnage d’Utoeya, évènement révélateur de l’ambigüité dans laquelle nos pays occidentaux s’enfoncent petit à petit, nous aura amené beaucoup d’enseignements. Le principal, et quoi qu’on en dise : les extrémistes religieux ne sont pas l’apanage des musulmans. 
DAVID CAMERON ET LES MÉCHANTS
Sur le vieux continent, et comme cela faisait longtemps qu’ils ne l’avaient pas fait, les britanniques se sont arrangés pour occuper pendant quelques semaines le centre de la sphère médiatique. David Cameron est passé à deux doigts de perdre son boulot, pour cause de scandale d’écoutes et d’émeutes urbaines. Heureusement la défaite de Kadhafi lui aura permis (au côté de son ami Nicolas Sarkozy) de garder un peu de crédibilité à l’international, ce qui est le minimum requis pour un politicien quand vous perdez la confiance de vos concitoyens. On comprend mieux leur empressement à en finir avec le régime du dictateur libyen. Pas de stress, c’est les vacances.
ET LES MAUDITS FRANÇAIS DANS TOUT ÇA ?
Le feuilleton DSK nous aura aussi tenus en haleine tout l’été. Mieux que Beautés Désespérées et Urgences combinés, cette crise aura probablement été la plus intense entre Français et Américains depuis le refus des premiers d’envahir l’Irak en 2003. L’affaire, aussi triste soit elle, aura au moins permis de mettre en lumière une autre personnalité publique québécoise, donneuse de leçon et évidemment bien pensante : le professeur d’histoire du collège François-Xavier Garneau, Marc Simard. Fin mai, il publiait un texte d’opinion d’une rare condescendance où il expliquait aux Français « à l’imagination débridée » et « au sentiment collectif de supériorité face aux sociétés nord-américaines » que, en parlant de DSK, « dans le système judiciaire états-unien, ni son appartenance à l'élite mondiale ni son poste prestigieux ne lui permettront d'obtenir de passe-droit ». Espérons que quelqu’un aura eu la bonne idée de rappeler au Docteur Simard que finalement le procureur Cyrus Vance, aura « recommandé l'abandon des charges en raison du manque de crédibilité de Nafissatou Diallo qui ne permet pas de donner du crédit à sa version des faits au-delà du doute raisonnable». En effet, le système américain est vraiment différent et respecte beaucoup plus les castes sociales que celui de la France. Sans commentaires…..
LE rÊve AMÉRICAIN
Aux Etats-Unis justement, le moins que l’on puisse dire c’est que des cheveux blancs ont littéralement poussé à Barack Obama. Le pays n’a jamais compté autant de pauvres et de chômeurs et on accuse le président d’en être le principal responsable alors que ça fait à peine trois ans qu’il est au pouvoir. L’échelle de temps économique est définitivement à géométrie variable. Les États-Unis ont un genou à terre et les huit années d’administration Bush n’y seraient pour rien du tout, bien qu’en Afghanistan et en Irak, rien que la climatisation des tentes des militaires coûte 20 milliards par année depuis bientôt 10 ans. Pendant qu’Obama a au moins la décence de ne pas détourner le regard des américains de leur propre pays, ses prédécesseurs ont, eux, l’indécence de publier leurs mémoires et d’avouer publiquement leurs crimes. Dick Cheney y révèle par exemple qu’il a effectivement ordonné le recours à la torture dans la mesure où la sécurité des États-Unis en dépendait. Slobodan Milosevic avait ordonné des massacres au Kosovo sous prétexte de protéger la population de Serbie. Et il a fini sa vie au Tribunal Pénal International de la Haye. Cheney terminera probablement la sienne confortablement à l’abri des accusations et au moins autant fortuné que son ami Tony Blair, qui a lui aussi avoué il y a quelques années, s’être engagé en Irak pour des raisons financières et en ayant soumis au Parlement des faux arguments sur la présence d’armes de destruction massive…
PAS DE STRESS, C’EST LES VACANCES
Finalement l’été 2011 nous aura apporté son lot d’enseignements. Le principal étant probablement que, peu importe qu’ils soient de gauche ou de droite, nos politiciens vivent définitivement dans un monde bien différent du nôtre. Avec les élections présidentielles françaises et américaines à l’horizon, l’année scolaire 2011-2012 n’a probablement pas fini de nous étonner.
Malheureusement, la tendance au nationalisme et à l’individualisme semble perdurer dans les pays occidentaux. Continuons à nous en amuser cyniquement sans virer à l’alarmisme comme nos amis libertariens et leur si chères finances.
« L’argent ne fait pas le bonheur ». Ce vieil adage n’a jamais autant été d’actualité. Et puis la bière a définitivement meilleure saveur quand on est de bonne humeur.

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