Par Clément Clerc
Chaque année, c’est la même histoire. Le mois de novembre nous amène son lot de coquelicots et de jours du Souvenir. Étrangement, à chaque fois, j’ai le même malaise qui revient me chatouiller les neurones.
Avant tout je suis gêné que la majorité des gens au Québec ne connaissent même pas la signification de la date des ces commémorations. À leur défense, c’est vrai que dans les annonces conservatrices en faveur du Souvenir on ne mentionne jamais que le 11 novembre fait référence à la signature de l’armistice de la Première Guerre mondiale.
Ensuite, je ne comprends pas le battage médiatique et l’acharnement politique à vouloir absolument commémorer nos « héros ». J’aimerais juste qu’on m’explique pourquoi mourir en temps de guerre transforme directement un homme en héroïque combattant, qu’il soit tombé au combat, dans un accident de char ou qu’il est choisir de mettre fin à ses jours. En passant, un suicide ou un accident, en langue de bois militaire, on appelle ça une mort « non reliée au combat ». Aucun moyen de faire la différence entre les deux.
Je pense que de nos jours militaire n’est rien de plus qu’un job comme les autres. D’ailleurs c’est majoritairement de cette façon que la chose est perçue en Europe, et même en Grande-Bretagne, ceux-là même qui ont initié le jour du Souvenir et popularisé le coquelicot. J’en veux pour preuve le site internet consacré aux vétérans en Angleterre, où on parle plus de pensions alimentaires et d’aide psychologique que de commémoration, même à cette période de l’année. La différence est assez flagrante quand on surfe sur le site de Vétérans Canada, qui ressemble plus à un site du Souvenir qu’à un site d’aide aux retraités de l’armée.
Aujourd’hui la guerre se fait majoritairement à distance à coup de missiles ou de bombes artisanales, on n’est plus en 1917 pendant les batailles de tranchées. Aujourd’hui, les prétextes aux guerres ne sont que rarement politiques et en Amérique du nord spécialement on ne se bat plus pour protéger ses frontières mais plutôt pour sauvegarder un modèle économique en perte de vitesse. Mais surtout aujourd’hui, quand un conflit armé éclate, la très grande majorité des morts sont des civils.
Dans le même temps, être militaire, aux vues des compensations financières et des avantages sociaux, ressemble plus à un job en or qu’à un métier à risque. Si on fait le décompte des décès depuis l’engagement du Canada en Afghanistan, plus de 150 militaires sont morts, ce qui fait un peu plus de 15 par année. En 2008, au Canada, il y a eu en moyenne, 3 décès par jour lié au travail. Pire que ça, un rapport des forces armées énonce que pendant la première guerre du Golfe, « le risque de décès toutes causes confondues était inférieur d’environ 50 % à celui observé pour l’ensemble de la population ». De manière plus générale, selon les forces armées canadiennes, « les hommes et les femmes qui ont fait du service militaire courent un risque de décès de 35 % moins élevé par rapport à celui de la population canadienne ». Autre statistique intéressante : bien que le taux de suicide chez les militaires canadiens ne soit pas beaucoup plus élevé que dans le reste de la population, « la probabilité que les hommes libérés des Forces Canadiennes meurent en se suicidant était 1,5 supérieure à celle des hommes de la population canadienne ».
Aux vues de ces statistiques provenant directement de la Défense Nationale canadienne, je repose ma question : pourquoi les militaires devraient être considérés comme des héros, plus qu’un marin-pêcheur mort en mer, qu’un journaliste ou un humanitaire tué à l’étranger, qu’un ouvrier de la construction écrasé par une pelle mécanique, qu’un trucker disparu dans un accident de la route, ou encore qu’un convoyeur de fonds tiré comme un lapin en protégeant des morceaux de papiers? Ces pauvres bougres, tous tombés en faisant leur métier, en plus d’avoir eu des conditions de travail et des salaires bien moins mirobolants que les militaires, n’auront jamais la chance d’être considérés comme des héros.
Et les blessés dans tout ça ? Au Canada ou aux États-Unis, lors de commémorations ou de rassemblements, rares sont les militaires handicapés, mutilés, borgnes ou atteints de troubles psychologiques. Où sont cachés les hommes de retour d’Irak et d’Afghanistan? À croire que la guerre n’a que deux issues possibles pour un soldat : dead or alive.
On ne s’étonne donc plus de voir des Pascal Lacoste faire des grèves de la faim pour obtenir une compensation financière, ou simplement une reconnaissance d’un gouvernement qui l’a utilisé comme chair à canon –devrait-on dire chair à irradier- sans aucun scrupule. D’ailleurs, saviez-vous qu’aux États-Unis, l’état fédéral bénéficie d’une immunité pour tout acte commis en temps de guerre? Concrètement, si ton supérieur te dit de plonger la main dans un bac d’acide pour aller récupérer ton arme, tu le fais et à ton retour à la maison, tu ne peux pas poursuivre ton pays. Ne te reste plus qu’à t’attaquer au fabricant dudit acide. C’est à peu de choses près ce qui est arrivé avec l’agent orange pendant la guerre du Vietnam, un herbicide hautement cancérigène, vaporisé en grande quantité sur les civils vietnamiens et les militaires américains. Si même les vétérans américains n’ont pas réussi à obtenir d’aide, ni de compensation de la part du gouvernement, que pensez-vous qu’ont pu espérer les populations du Sud-est asiatique.
Au Canada, le jour du Souvenir (devenu la semaine du Souvenir en passant) ne reste qu’une façon déguisée de renforcer le sentiment patriotique dans la tête des gens et de faire accepter à la population que la guerre (et l’armée) est dans bien des cas une alternative acceptable. Regardez, même en Angleterre, ils essayent d’importer le concept du Souvenir à l’américaine. Depuis cette année, pendant le mois de novembre, toutes les équipes de soccer de Premier League arborent un coquelicotsur leur maillot. Auraient-ils récemment élus un gouvernement conservateur?
Alors en ce 11 novembre, à tous ceux qui prendront quelques minutes pour se souvenir des militaires morts, ne manquez pas non plus d’avoir une pensée pour les militaires handicapés mentaux et physiques (ils sont légion), pour les militaire enrôlés de force dans des conflits inutiles, pour les enfants soldats, pour les centaines de civils qui meurent chaque jour en temps de guerre, pour les millions de personnes déplacées ou encore pour tous les mutilés de guerre…À quoi bon pleurer les morts, si on ne s’occupe pas des vivants.
Finalement, n’oubliez pas d’avoir une pensée pour les fabricants d’armes qui s’enrichissent à chaque fois qu’un conflit armé éclate.
Bonne journée


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