Voilà deux fois que je vais à Montréal en passant par la 20 et qu'en arrivant, je fais cette curieuse constatation: « Tiens, je n'ai pas vu le Madrid aujourd'hui ». Avouez que si on peut avoir une saute de concentration un jour, rater le Madrid deux fois, ça tient du surréalisme. C’est pourquoi, voulant éradiquer le plus tôt possible les craintes de folie qui naissaient en moi, j'ai décidé de faire une recherche sur Internet; et là encore, il a fallu que je m'y reprenne à deux fois pour croire l'information qui avait surgi, brutale et scélérate, devant mes pauvres yeux: non seulement ils ont fermé le Madrid, mais en plus ils l'ont démoli!
Je ne suis vraiment pas fier de moi. J'essaie d'être un gars informé, de suivre l'actualité, et voilà que j'apprends la nouvelle la plus désolante de l'année avec près de trois mois de retard. À mon corps défendant, j'étais absent cet été. J'en garde d'ailleurs une petite rancœur auprès de mes 339 amis Facebook – qui seront peut-être moins que 339 après avoir lu ces lignes – qui se font fort de m'annoncer qu'ils ont acheté un nouveau vélo ou ont dégusté un steak dans le resto d'à côté, géoréférencement à l'appui, mais jamais au grand jamais ne commentent de nouvelles de cette importance...
En plus, c’est dire si je suis malchanceux, la dernière fois que j'étais revenu de voyage, c'est l'église Saint-Vincent-de-Paul qui avait disparu... Ça a bien l'air que je peux pas aller me promener cinq minutes sans qu'un bulldozer malicieux ne vienne perturber mes paysages préférés. Et à chaque fois c’est un promoteur cupide qui est en arrière de tout ça. Dans le cas du Madrid, le criminel s'appelle Immostar, une de ces compagnies philanthropes investies d'une « mission », à savoir « valoriser » des affaires en ayant recours à des « solutions innovatrices ». Comme si détruire c'était innovant, qu'on l'avait pas déjà essayé avant. Delenda Carthago, comme disait l'autre.
C'est sûr qu'il n'y avait pas grand-monde qui s'y arrêtait, au Madrid. En fait, il n'y avait pas vraiment besoin de s'y arrêter, parce que rien que passer à côté, c'était déjà largement assez amusant. On est sur la 20, c'est plate, et tout d'un coup une bâtisse bizarre entourée de bigfoots et de dinosaures en plastique surgit de nulle part, on voit écrit le mot « poutine » (ce qui fait toujours plaisir), et on se souvient de Normand L'Amour. Juste avant d'avoir à passer tout proche de Drummondville, c'est réconfortant.
Alors que maintenant, que va-t-on avoir à la place? Une banale halte routière – mais quand même « innovante »– où siéront des exemplaires des verrues de type Couche-tard, McDonald's, Tim Hortons ou autre Saint-Hubert qui ne pullulaient pas assez sur les autres routes jusqu'à présent, visiblement. Et puis tiens, pour qu'on voie ça d'aussi loin que le feu Madrid, McDonald's pourrait installer son logo (un M qui, intéressante coïncidence, est aussi la première lettre du mot « marde ») sur une perche de 20 mètres de haut, comme à Donnacona sur la 40. Je vous le répète, la pollution de paysages, c'est l'avenir.
Le triste sort dévolu au Madrid n’est qu’un mince exemple de cette défiguration esthético-patrimoniale, une goutte de pétrole dans une mer déjà toute noire. Car ce sont toutes nos routes, toutes nos villes qui s'en viennent polluées de la même manière... Nous voilà uniformisés dans la médiocrité et le conformisme décidés par quelques compagnies au projet quasi-impérialiste. Des chaînes de fast-food qui déplient leur tentacules graisseuses partout, des chaînes de magasins cheap pour que la classe (ben) moyenne ait accès au rêve de la surconsommation, des chaînes de tout et n'importe quoi en fait. Presque plus aucun magasin indépendant qui ouvre, juste des franchises. Même des enseignes a priori respectables comme « Chez Victor » ouvrent des franchises en banlieue. Je n’y mettrai plus les pieds, mais elles s’en moquent pas mal car elles ont gagné des centaines de clients banlieusards walmartisants. Plus vous avez d’enseignes, plus votre capitale est important, plus on vous prête de l’argent, plus vous pouvez ouvrir de nouvelles franchises. C’est quasiment de la concurrence déloyale pour les entrepreneurs pleins de nouvelles idées. Finalement tout s’uniformise, de la qualité de la nourriture à la vie des gens : métro, boulot, McDo, dodo.
Mon combat est perdu d'avance, même les défenseurs de la « culture » ne se sont pas rendus compte que ce capitalisme ruine toute idée de diversité. Pas un démagogue pour se ranger de mon côté, Richard Martineau préfère taper sur les musulmans. Alors il me reste à encourager mon café de quartier, mon dépanneur et mon libraire, en espérant qu'aucun esprit innovant formé à la même école que les gens d'Immostar ne vienne les écrabouiller la prochaine fois que je pars en vadrouille.
Mais pardonnez-moi pour tout ce sentimentalisme empreint de passéisme, je reviens à l'essentiel, et je réponds à la question qui vous brûle les lèvres depuis si longtemps: et les dinosaures dans tout ça, que vont-ils devenir? En fait, certains ont été vendus lors d'un encan, et les plus gros seront conservés, selon Immostar, sur la prochaine halte routière. Est-ce que c'est assez ridicule à votre goût ça, des dinosaures en plastique sur une halte routière, sans tout le contexte du Madrid? Qu'est-ce qu'ils vont en penser les touristes étrangers qui passeront par là, de l'« innovation » à la québécoise?

Heureusement il nous reste encore l'authentique patrimoine architectural de Charleroi pour rentrer dans le temps...
RépondreSupprimerJe solidarise
RépondreSupprimerhttp://jeunefou.blogspot.com/2011/10/hommage-au-madrid.html