Par Clément Clerc
Le dimanche 30 janvier 1972, l’armée britannique assassinait treize manifestants pacifistes, dont sept adolescents, dans le Bogside à Derry, Irlande du Nord. Le samedi 19 novembre 2005, à Haditha en Irak, un corps de marines américain ouvrait le feu sur des « insurgés », tuant 24 personnes, toutes civiles dont 10 femmes et enfants. Trente-trois ans séparent ces deux massacres mais l’Histoire a voulu que l’actualité du mois de janvier 2012 les réunisse pour nous rappeler la cynique réalité de la démocratie à la sauce impérialiste.
« Notre erreur en tant que Nation est de croire
que tout ce que notre camp fait est bien »
Howard Zinn
Bloody Sunday. L’histoire de ce massacre est désormais bien connue. Lors d’une marche pacifique organisée par l’Association nord-irlandaise pour les droits civiques, un régiment parachutiste britannique est envoyé dans le quartier du Bogside où se déroule la manifestation. Soi-disant pour riposter à des attaques de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), les militaires ouvrent le feu sur les manifestants, faisant 13 morts directs et au moins autant de blessés. Une enquête bâclée en deux mois blanchit l’armée britannique en insistant sur la responsabilité de l’IRA dans l’instigation de la fusillade, bien qu’aucune arme ni trace d’explosif n’ait été retrouvée à proximité. Il faudra attendre le travail des journalistes de Channel 4 qui réussirent en 1997 à prouver que les parachutistes avaient délibérément tiré sur la foule, pour que Tony Blair se trouve dans l’obligation d'ouvrir une nouvelle enquête le 29 janvier 1998. Le 15 juin 2010, après 12 ans d’investigation, le juge Saville en charge du dossier publie ses conclusions : les soldats de l’armée britannique ont tiré intentionnellement sur des civils désarmés et ont ensuite menti pour dissimuler le massacre.
Conséquences 40 ans plus tard :
- pour les familles des victimes : reconnaissance de l’entière responsabilité des parachutistes par le premier ministre britannique David Cameron + quelques promesses d’indemnisation en échange d’un arrêt des commémorations des martyrs;
- pour la Couronne britannique : un peu d’humilité et beaucoup d’argent gaspillé en négationnisme, enquête et contre-enquête;
- pour les soldats et officiers parachutistes meurtriers : aucune.
Le massacre d'Haditha. Le 19 novembre 2005, une bombe explose au passage d’un convoi de marines américains à proximité de la ville d’Haditha, tuant au passage un caporal. Dans les heures qui suivent l’explosion, la panique s’empare du reste des marines et les amène à s’acharner sur les civils à proximité. Au total, 24 personnes furent tuées et plusieurs autres blessées, dans un taxi ou dans des maisons avoisinantes. Le plus vieux avait 76 ans, la plus jeune…1 an. La première réaction des autorités américaines fut d’indiquer dans un communiqué que plusieurs civils irakiens avaient été tués par l’explosion d’une bombe à proximité d’une unité américaine. Ce n’est que le lendemain du massacre que des journalistes, dont ceux du Time Magazine, révélèrent des images prouvant que les civils étaient tombés sous les balles. A partir de 2006, alors que l’armée essayait de minimiser l’incident et cachait minutieusement les soldats impliqués dans une de ses bases confortables, plusieurs grands journaux américains se mirent à révéler des détails sur ces évènements sordides qui apparurent de plus en plus comme des assassinats de sang-froid de civils désarmés. Le 24 janvier 2012, le dernier des accusés, Frank Wuterich, chef de l’escadron incriminé et suspecté à lui seul d’avoir assassiné deux femmes et cinq enfants, plaide coupable de manquement au devoir dans le cadre d’un accord passé avec l’accusation, lui permettant de n’être condamné qu’à 90 jours de prison et rétrogradé au rang de simple soldat.
Conséquences :
- pour les familles des disparus : quelque 38 000 $ versés par certains officiers américains aux familles de 15 civils, sous-entendant que les neuf autres sont des combattants ennemis;
- pour le gouvernement américain : un peu d’embarras et des centaines de terroristes en herbe qui ont trouvé leur vocation le 19 novembre 2005;
- pour les marines impliqués dans le massacre : aucune;
- pour Frank Wuterich, : écope de 90 jours de prison de luxe et conserve sa paye de chef d’escadron malgré sa rétrogradation.

Ces deux massacres se ressemblent sur plusieurs points. Dans les deux cas, en plus d’avoir assassiné des innocents, les gouvernements britanniques et américains se sont payés le luxe d’humilier les morts et leurs familles en sous-entendant que les civils étaient à l’origine des évènements. Aussi, sans le travail des journalistes et des familles des victimes, aucune contre-enquête n’aurait vu le jour. La vérité continue d’ailleurs d’être révélée à demi-mot. Mais surtout, dans un cas comme dans l’autre les militaires incriminés n’ont reçu que des condamnations dérisoires quand ils n’ont pas carrément été innocentés. Et pourtant à la même époque les membres de l’IRA ou les insurgés irakiens capturés étaient emprisonnés, torturés et condamnés à de lourdes peines même si ils n’étaient que des soldats tirant sur d’autres soldats.
Mais c’est vrai que ces conflits avaient des buts louables car on protégeait les irlandais contre eux-mêmes et les irakiens contre leur méchant despote.
Si au moins ces guerres n’étaient pas basées sur le mensonge généralisé... L’expansionnisme caritatif a le dos large. Dans les faits, la guerre contre le terrorisme a succédé à celle contre le communisme, et l’industrie de l’armement se porte toujours aussi bien.
Les massacres de Derry et Haditha sont connus et bien documentés, tous comme ceux de My Lai (Vietnam, 1968) et des Moros (Philippines, 1906). Mais qu'en est-il des zones de conflit peu couvertes par les journalistes? Combien de fois des exactions de ce type ont été commises par des pays « bien intentionnés »?
L’occupation illégale d’un pays est un délit. Les arrestations arbitraires, la torture, les massacres de civils, les charniers, l’humiliation et l’asservissement des peuples sont des crimes contre l’humanité…même au nom de la démocratie et de la liberté.

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